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Présenter le patrimoine dans son intégralité à la société d'aujourd'hui

Le 02 décembre 2020

Valeurs de l'UE et élargissement

Entretien avec Tosho Spiridonov, historien, anthropologue et archéologue originaire de Sofia, en Bulgarie, par Ana Frangovska, historienne de l'art et conservatrice.

Tosho Spiridonov M. Spiridonov est un expert reconnu de la Thrace antique, de la géographie historique, de l'ethnographie historique, de l'anthropologie et de l'archéologie, et possède une expertise particulière en matière de numérisation du patrimoine culturel et historique. Il est professeur associé d'histoire à l'Académie bulgare des sciences et directeur du Centre national de numérisation du Club expéditionnaire scientifique national UNESCO. M. Spiridonov a participé à la création de nombreux projets dans les domaines du tourisme culturel, de l'ethnologie et du folklore. Il a été directeur du Musée d'histoire et expert auprès du ministère de la Culture.

Il entretient une excellente collaboration avec ses collègues de Macédoine du Nord et des échanges très étroits avec la Faculté de philosophie de l'Université « Saint-Cyrille-et-Méthode », notamment dans le domaine de la numérisation du patrimoine culturel et de la création d'un logiciel pour les musées de Macédoine, prêt à être mis en œuvre.

Nous possédons un patrimoine susceptible de susciter des points de vue et des émotions variés, parfois difficiles ou contradictoires, selon l'approche et le point de vue adoptés. La difficulté, face à cette divergence, réside dans la volonté de transmettre simultanément ces différentes perspectives et voix lors de la présentation de ce patrimoine au public. Partagez-vous cet avis ? Pensez-vous qu'il s'agisse d'une tâche essentielle lorsqu'on aborde un patrimoine et une histoire qui résonnent différemment selon les personnes ?

CoudreLa réponse à toutes les questions relatives au patrimoine historique a toujours été et restera complexe. Cette complexité tient à l'influence constante du contexte politique, qui poursuit ses propres objectifs et n'hésite pas à occulter la vérité historique, elle-même complexe. C'est pourquoi le patrimoine doit être envisagé sous deux angles. D'une part, l'héritage lié à la vie des personnes qui l'ont créé, qui ont participé à sa création et l'ont intégré à leur quotidien. D'autre part, la contextualisation du patrimoine à travers le prisme de la vie contemporaine. Ce contexte actuel dicte aux chercheurs et aux responsables politiques (qui étudient, utilisent et présentent ce patrimoine) la manière de le présenter et d'en parler, compte tenu des enjeux contemporains. L'analyse du patrimoine doit donc comporter deux volets clairement définis et présentés : le contexte historique de sa création et la manière dont nous l'interprétons aujourd'hui. Sans cette approche unifiée, la société restera toujours soumise à l'influence de l'une ou l'autre de ces interprétations. C’est pourquoi je crois que présenter le patrimoine dans son intégralité est très important pour la société d’aujourd’hui afin de comprendre son passé et de participer à la construction de son avenir.

Quelles sont, selon vous, les manières pacifiques et tolérantes de lire et de présenter les faits concernant une histoire partagée ou contestée ?

CoudreLa lecture de l'histoire présente deux aspects. L'un est personnel, car chacun l'interprète à travers son propre vécu. Par exemple, en Bulgarie, je constate que certains maudissent l'époque socialiste, car le gouvernement leur a spolié une partie de leurs biens ou leur a infligé d'autres préjudices. D'autres, au contraire, regrettent le socialisme, car ce système leur a permis d'étudier et de réaliser leurs ambitions. Bien que cet exemple ne soit pas directement lié au patrimoine, il illustre la façon dont l'histoire commune est perçue à travers l'histoire personnelle. Comment lire et présenter les faits historiques ?

La réponse est simple : par des compromis de part et d’autre, dans l’intérêt de l’avenir des deux parties. S’il existe des points de désaccord insurmontables, il faut les mettre de côté. Ils doivent faire l’objet de débats et de discussions scientifiques sereins, en s’appuyant sur l’ensemble des sources et des preuves. Durant ces discussions, aucune des deux parties ne doit subir de pressions politiques ou médiatiques jusqu’à l’obtention d’un résultat positif.

Participez-vous à une coopération transfrontalière avec des professionnels de Macédoine du Nord et rencontrez-vous des difficultés dans sa mise en œuvre ?

CoudreOui, je collabore avec des collègues de Macédoine du Nord. Jusqu'à présent, cette collaboration se déroule sans problème ; au contraire, nos initiatives sont bien accueillies et je réponds de la même manière aux leurs.

Pourriez-vous donner un exemple d'étude de cas portant sur un patrimoine partagé ou contesté, en lien avec votre domaine d'intérêt particulier (ethno-musique, histoire, archéologie, art contemporain, histoire de l'art, etc.), et comment aborderiez-vous sa présentation ?

CoudreJe travaille dans le domaine de l'histoire ancienne, de la géographie historique et de l'archéologie. Avec la Société DIOS et le Club national de recherche et d'expédition UNESCO de Sofia, nous avons collaboré avec des collègues de l'Université de Skopje et du site archéologique de Stobi pour développer conjointement un logiciel destiné aux musées macédoniens, qui est désormais prêt à être utilisé.

Avec mon collègue Svilen Stoyanov, nous avons participé à une conférence à Ohrid, consacrée à la préservation du patrimoine culturel en Macédoine du Nord.

Je dois dire que je constate quelques difficultés liées à l'absence de coordonnées géographiques pour chaque site archéologique, ce qui empêchera leur localisation précise sur la carte archéologique et compliquera la collaboration. Cependant, cela ouvre la voie à un travail commun et à une coopération : nous pourrions former les archéologues macédoniens à la résolution de ce problème, essentiel à la pratique archéologique ; il en va de même pour les ethnologues et les historiens.

La manière dont nous choisissons de nous souvenir du passé et dont nous choisissons d'avancer est cruciale aujourd'hui. Que signifie le patrimoine culturel dans différents contextes nationaux et régionaux ? Qui peut se l'approprier et qui décide de sa préservation, de sa mise en valeur ou de sa restauration ? Comment partager le patrimoine culturel ?

CoudreSe souvenir du passé relève de l'expérience, qu'elle soit personnelle ou publique. L'expérience personnelle du passé détermine notre rapport à celui-ci, qui peut différer du rapport public. L'expérience sociale dépend de nombreux facteurs, dont le plus important est l'objectif de la société actuelle et les moyens de l'atteindre. L'expérience publique constitue le contexte national du patrimoine culturel, car elle détermine les points de repère historiques privilégiés par cette société dans la poursuite de ses objectifs actuels. Le contexte régional est différent ; il dépend de la situation géographique, du développement local et des relations avec les régions voisines. Deux régions peuvent être plus ou moins liées les unes aux autres, et c'est le facteur le plus important lorsqu'on remonte dans le temps. Tout dépend de la situation géographique : le passage d'une importante route commerciale, le développement d'un artisanat particulier, l'influence des régions voisines. Chaque région appartient à une société ou un État. Tout cela résulte du développement historique de ces territoires. Il incombe donc à cette société/cet État de prendre en compte les intérêts de chaque région qui a subi les conséquences de son évolution historique. C'est la seule façon de bâtir une société cohésive, en tenant compte des intérêts de chaque région. Négliger ces intérêts engendre des divisions sociales, lesquelles mènent à une société instable. D'où la réponse à la question : chaque région souhaite préserver des éléments de sa culture – restaurés, conservés et mis en valeur. Car plus on remonte dans le temps, plus les disparités de développement culturel entre les régions s'accentuent, dues à la faiblesse des communications entre les différentes régions d'un même pays. L'humanité n'a pas imaginé beaucoup de moyens de partager les modèles du patrimoine culturel. En résumé, il en existe trois : la recherche, l'éducation et le tourisme culturel. Chacune a ses spécificités et mérite d'être examinée plus en détail.

« Ce qui caractérise les récits nationaux, c’est qu’ils sont dépourvus de nuances ; ils sont unilatéraux, souvent chronologiques et véhiculent une vérité historique fixe et statique », déclarait Anderson en 1991. Êtes-vous d’accord avec cette citation et pourquoi ?

CoudreCe que dit Anderson concerne principalement les récits nationaux, et c'est vrai. Quel est le but de ces récits ? Le récit national a une fonction importante : unir les habitants d'un territoire en racontant une histoire construite chronologiquement qui leur révèle la vérité historique sur eux-mêmes. Il ignore quelque peu le passé, car certains faits pourraient amener à douter de l'homogénéité réelle de cette société, à se demander s'il n'existe pas en son sein des groupes distincts qui pensent différemment, etc. Autrement dit, si l'on part du principe que la nation est une nouvelle étape dans le développement ethnique… 


« Se souvenir du passé est une question d’expérience, et cette expérience est soit personnelle, soit publique. » Le développement d’une société doit avoir sa propre histoire ; avec elle naît une nouvelle formation ethnique.


Une autre manière de remettre en question le récit national, concernant le patrimoine partagé ou contesté, consisterait à passer du particulier à l'universel. Cornelius Holtorf écrit : « (…) le nouveau patrimoine culturel peut transcender le particularisme culturel en promouvant des valeurs et des vertus issues de l'humanisme et d'un engagement en faveur de la solidarité mondiale. » Qu'en pensez-vous ?

CoudreLe récit national fondé sur l'humanisme et la solidarité mondiale s'inscrit dans la lignée de la pensée d'Anderson. Ce point de vue est également important pour Holtroff, qui estime qu'aucun héritage culturel du passé ne saurait unifier la population d'un pays donné aujourd'hui. C'est pourquoi il est essentiel de forger un nouvel héritage – de nouveaux « monuments du patrimoine culturel », subordonnés à l'humanisme et à la solidarité entre les peuples. Abstraction faite, dans une certaine mesure, de la spécificité des anciens monuments, ces nouveaux « monuments » sont universels et fédéreront les populations autour d'un objectif commun. Il peut s'agir de monuments entièrement nouveaux, mais aussi d'éléments du passé réinterprétés, en fonction de cet objectif : unir la population autour d'un fil conducteur commun issu du passé. Toutefois, ces monuments anciens doivent être choisis avec soin afin de ne pas heurter la sensibilité de ceux qui les perçoivent différemment.

Lorsqu'on aborde la question d'un patrimoine commun ou contesté, la notion de temps est essentielle. Dans les cas extrêmes de troubles récents, la meilleure méthode de réconciliation ne consiste peut-être pas à considérer le passé comme une affaire personnelle, mais plutôt à espérer qu'il reste dans le passé. Pensez-vous que cela soit applicable à notre situation ?

CoudreLe passé est le passé ! Il ne faut ni le déformer ni le transformer au gré des enjeux politiques ou nationaux actuels. Une telle transformation engendrerait des complications au sein même de la société et de l'État, et rendrait la résolution des problèmes actuels plus difficile. Une nation nouvelle doit se construire sur deux piliers fondamentaux : le passé et l'avenir. Le passé, quel qu'il soit, n'est pas essentiel ; il témoigne simplement de la présence d'une population dans ce territoire. C'est pourquoi on choisit un moment précis, point de départ de la formation progressive de la nouvelle nation, quelles qu'en soient les raisons. Si les racines sont importantes, ce qui compte davantage, c'est ce que la population actuelle crée, la manière dont elle s'approprie la connaissance d'elle-même. On pourrait comparer cela à la plantation d'une variété de pommier sur un autre arbre – un principe certes simpliste, mais juste – : les racines sont anciennes, chargées d'histoire, mais le pommier représente déjà une nouvelle variété, et c'est cela qui importe.

Pensez-vous qu'une plus grande pluralité de points de vue, un engagement accru, une plus grande diversité, une réflexion plus profonde sur soi-même et une participation plus active puissent permettre de surmonter certains obstacles à la présentation du patrimoine culturel (partagé ou contesté) ?

CoudreJe crois que quiconque s'intéresse au patrimoine culturel avec de bonnes intentions et un engagement sincère peut contribuer à résoudre au moins un des problèmes. Le patrimoine contesté doit être considéré dans le contexte de son époque de création. À ce moment précis, il répondait aux besoins de la société. Cependant, vu dans le contexte de la société actuelle, le patrimoine apparaît différemment. Tout dépend de la façon dont la société d'aujourd'hui perçoit cet héritage, et non de ce qu'il représentait alors. Selon la théorie de l'ethnie, chaque nouveau groupe ethnique se construit sur la base d'au moins deux autres groupes ethniques relativement différents. Si nous ne reconnaissons pas ces groupes ethniques, il nous sera évidemment difficile de construire « notre » groupe ethnique actuel.

Pensez-vous que le domaine des mots puisse influencer la façon dont le public perçoit les récits liés au patrimoine (partagé ou contesté) ?

CoudreComme chacun sait, la politique est un art du compromis. Si le récit est rédigé de manière à respecter les points de vue des deux parties, chaque lecteur pourra y trouver ce qui l'intéresse. Dès lors, le patrimoine culturel sera plus clair, plus compréhensible et mieux accepté par la société.

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L'entretien est mené dans le cadre du projet «Patrimoine partagé ou contestéCe projet, mis en œuvre par ALDA Skopje et Forum ZFD, vise à renforcer la coopération transfrontalière entre la Macédoine du Nord, la Grèce et la Bulgarie. Il sensibilise les acteurs du patrimoine et les travailleurs culturels au rôle des histoires controversées et du patrimoine culturel commun dans le processus d'intégration européenne. Le contenu de l'entretien relève de la seule responsabilité de la personne interviewée et ne reflète pas nécessairement les opinions d'ALDA et de Forum ZFD.